Alexis Manchion, épuiser le réel

ARTISTE DE LA SEMAINE #7

La scène émergente fourmille de pépites et chaque semaine présente son lot de trouvailles. Mais comme souvent, il faut savoir choisir. Ca tombe bien, si un artiste nous a fait crusher cette semaine, c’est bien Alexis Manchion. 

Disciple de la nouvelle objectivité, photographe monomanie de sujets tirés du quotidien et démultipliés par l’image jusqu’à l’épuisement du réel, Alexis Manchion développe une écriture photographique explorant les potentialités d’une esthétique de l’inventaire. Comme les Becher en leur temps avec des châteaux d’eau, il compile des images de murs dans sa série éponyme, les abords de nationales du centre français ou encore son propre visage dans une série en cours, reprenant les codes du selfie. 

Dans la série « Colors », sa démarche inventoriale prend une tournure à la fois plus plasticienne et conceptuelle. Sur ces panneaux en dytiques, il juxtapose des paysages urbains caractérisés par une dominante chromatique et la gamme colorimétrie lui correspondant. Le paysage urbain est appréhendé au prisme de la couleur ; dans la trame uniforme de la ville, son objectif capture l’hégémonie d’une teinte – parfois de deux – qui, littéralement, vient sauter aux yeux, emplir l’image de sa seule présence et annuler les données secondaires. Résumée à une teinte, l’image épurée des autres nuances de sa palette, est ainsi réduite à un signe, un dosage mathématique.

De fait, c’est une teinte numérique, issue du parentérale des données CMJN, qui se confronte à la prise de vue dans ce dispositif en dytique. L’apparente simplification des couleurs, tantôt pastels, tantôt flash nous plonge de plain pied dans l’imagerie Photoshop, de sorte que l’oeil déiste et que le doute s’immisce : est-ce une nuance extraite du réel ou un paysage retouché à la pipette pixel ?

Le dispositif et sa relative économie de moyens met en question la représentation et ses codes et se donne à lire comme une modélisation de la photographie numérique comme a-matérielle. Le réel est ainsi écartelé entre son idée et son corps, entre la notion d’original et de copie, entre ses multiples désignations. « Colors » se lit alors comme un jeu sur le regard, un jeu sur la photographie par lequel, subitement, une teinte vient monopoliser le regard, le conditionner, résumer le réel à une donnée, un signe, une vue de l’esprit. 

Arnaud Idelon

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